Antoine Clavel

Portrait d’Antoine Clavel, vigneron. Pic Saint Loup. Collioure. Port Vendre. Roussillon

Antoine Clavel

Portrait d’Antoine Clavel, vigneron. Pic Saint Loup. Collioure. Port Vendre. Roussillon

Un peu d’Histoire avant de commencer

Le nom Clavel est un nom qui résonne dans le Languedoc. Le Grand-Père d’Antoine, Jean, est une figure viticole dans la région. Il est parmi les premiers à comprendre que c’est en s’engageant dans la voie de la qualité que la viticulture languedocienne (sur)vivra. Il est notamment à l’origine de la création du Syndicat des Coteaux-du-Languedoc, juste après la seconde guerre, « groupement » géographique qu’il emmènera même, en tant que Président, jusqu’à l’obtention du statut d’AOC en 1985 (l’AOC Coteaux-du-Languedoc est devenu depuis AOC Languedoc (en 2007)).

Jean Clavel a beaucoup écrit sur l’idéal d’un vin du Languedoc mais c’est Pierre Clavel, son fils (le Père d’Antoine donc, vous suivez toujours?) qui sera le premier à mettre les « mains dans le marc» et à faire du vin, à compter du milieu des années 80. La qualité dans la région en est encore à ses balbutiements mais les vins trouvent rapidement une reconnaissance qui dépasse les frontières languedociennes. À la fin des années 90, Pierre et sa femme Estelle saisissent l’opportunité d’une vie et se portent acquéreur d’un Mas vendu par l’État, dans la commune d’Assas, au Nord de Montpellier. Tout est à faire mais c’est immense, tout comme les promesses. Le Domaine Clavel est créé.

C’est sur ce Mas de Périé, qui s’étend sur une petite vingtaine d’hectares (mais avec seulement quelques hectares de vignes) et où Pierre et Estelle vivent toujours qu’Antoine grandit, son projet avec lui. Fier de son héritage et de ce que ses parents ont construit, il poursuit aujourd’hui l’histoire du domaine Clavel. Mais Antoine a soif de plus. Il veut ouvrir sa propre voie et décide donc en parallèle de créer ses propres vins, ses vins « à lui ». C’est ces derniers que je vous invite à découvrir désormais.

Préambule

Aucun des vins proposés par Antoine Clavel ne possède d’Appellation d’Origine Contrôlée. Antoine Clavel produit exclusivement des VSIG, des Vins sans Indication Géographique, plus communément appelés Vins de France qui, par définition et pour être clair, peuvent donc être, au regard de la loi, originaires de n’importe où en France

La vie dans les vignes – Pratiques Culturales

Les plus attentifs auront surement remarqué, et c’est une première sur Buveur de Vin, qu’il y a deux emplacements différents sur la carte de France pour Antoine car oui, Antoine possèdent des vignes dans deux localisations différentes. Une partie des vignes est située sur la ferme familiale à Assas (34) tandis qu’un deuxième bloc est lui localisé en Catalogne Nord, proche de la commune de Port-Vendres. Ses deux lieux de vin sont situés dans la même région (l’Occitanie donc) mais sur des terroirs totalement dissemblables et deux heures de route environ les séparent. Pas idéal mais loin d’être insurmontable…et puis les coups de coeur ne se commandent pas

Terroir de Port-Vendres (difficile de ne pas tomber amoureux de l’endroit, non?)

Car oui, Antoine a eu le coup de coeur pour ce bout de terre, balcon sur la Mer. On peut le comprendre…Depuis 2022, il prend soin de 2.5 hectares de vignes ici. Majoritairement du Grenache noir, complanté avec un peu de Gris, un peu de Carignan, un peu de Mourvèdre. Trois générations de ceps se côtoient ici, les plus jeunes ont été plantés en 1995, d’autres au début des années 70 tandis que les plus vielles affichent plus de 70 ans. L’ensemble forme un amphithéâtre naturel regardant principalement le Nord, démarrant à l’Est pour s’arrêter au Nord-Est. Tout est évidement planté en gobelets ici.

Petit Casot (cabane de vignes en langue catalane) avec vue

Antoine a entamé un travail de restructuration, avec un arrachage partiel suivi d’une plantation. Antoine a commencé par planter 20 ares de blancs : du Grenache blanc et gris, du Carignan blanc et du Macabeu. Concernant le renouvellement des rouges, Antoine a adopté une stratégie exigeante mais qui, à terme, devrait donner de super résultats. Plutôt que d’utiliser des plants « tout fait », il a planté des portes greffes seuls, pour qu’ils s’implantent mieux et plus en profondeur et d’ici quelques années, il viendra les couper pratiquement à ras pour ensuite greffer sur place des bois de taille de ses plus anciens ceps. Une massale maison et faite directement dans la parcelle!

Les échalas au premier plan sont les plantations d’Antoine

Le géologie du lieu est assez particulière puisqu’elle mêle les deux grandes unité de terroirs de la région : le schiste et les granits. J’ai déjà évoqué ce point dans le passé (chez Pedres Blanques et à La Mariota notamment), les zones de rencontre entre deux grandes unités géologiques différentes offrent souvent de très grands terroirs viticoles.

Sur de tels coteaux escarpés, la mécanisation est évidement rendue extrêmement difficile et l’ensemble des tâches sont effectuées à la main. La gestion de l’herbe se fait à la débroussailleuse et à la pioche, les traitements (seulement en produit de contact Soufre/Cuivre), à l’atomiseur à dos. Un terroir rude, surtout lorsque l’on a une viticulture exigeante. La beauté et la qualité ont un prix !

Ces coteaux catalans sont un des terroirs les plus exigeant de France, surtout lorsque que l’on ne veut pas desherber chimiquement comme Antoine
Ces coteaux catalans sont un des terroirs les plus exigeants de France, surtout lorsque que l’on ne veut pas desherber chimiquement comme Antoine

Je vous invite maintenant à faire deux heures de route en direction du Nord-Est afin d’aller découvrir le travail d’Antoine sur la ferme familiale d’Assas. Antoine construit ici un vignoble, à son image, reflet de sa vision sur la viticulture de demain. Une démarche engagée, passionnée et passionnante, avec, on va le voir, des convictions très fortes. De part son histoire personnelle, Antoine a une connaissance parfaite des terroirs du coin. Les « grands » terroirs historiques de la région (calcaires, des sols pauvres et peu profonds), il les a arpenté toute sa vie. Il a vu leur évolution, notamment sur la dernière décennie et l’impact du climat sur eux. Il a décidé de ne pas les intégrer dans ce projet.

La « terre à patates », moi j’aime bien – Antoine Clavel

Petit sourire aux lèvres, Antoine se fait volontiers un brin provocateur lorsqu’il dit ça. Évidemment, les sols pauvres de défriches calcaires restent quand même la « norme ». Des grands vins en sont sortis au cours des dernières décennies. Et continueront de le faire. Mais les millésimes défilants, et le mercure semblant monter chaque année toujours un peu plus haut tandis que le niveau des pluviomètres allant lui inexorablement dans le sens inverse, force est de constater que la vigne a de plus en plus de mal à vivre « libérée » dans ces terroirs contraignants … et les raisins, en conséquence, sont plus petits, avec moins de jus, moins d’acidité…et l’équilibre des vins s’en ressent. Alors Antoine a décidé d’anticiper et de changer de paradigme. Il vise maintenant les terroirs avec des sols plus profonds, avec de grosses réserves hydriques. Des terres hors appellation. De la « terre à patates » pour certains anciens peut être. L’avenir, pour lui. Par contre, une contrepartie de taille à ce choix : aucun compromis sur la viticulture. Ça démarre avec la sélection du matériel végétal, puis se poursuit avec un soin constant apporté toute l’année (on y reviendra en détails). L’objectif : préserver les équilibres, même lorsque le soleil brûlera, et obtenir des jus élégants, mais avec du fond.

Une vue d’ensemble du projet d’Antoine à Assas

Sur la ferme familiale, Antoine ne voulait pas d’un « océan de vigne ». Il a déjà un vrai océan dans son autre lieu de vin. Il a visualisé son projet comme un vrai écosystème. Il raisonne par blocs et l’ensemble est un patchwork, une juxtaposition de parcelles et de cultures différentes pensées pour offrir de l’harmonie à toutes. On retrouve évidement de la vigne donc mais aussi des prairies, des haies, des arbres fruitiers, des zones de transition, de délimitation, des oliviers et même une partie réservée au maraîchage. Chacun son propre espace mais une symbiose entre tous, où biodiversité et équilibre naturel sont les maîtres-mots.

Le Bloc « maraichage ». Une zone de transition avec des arbres fruitiers et non fruitiers le separe d’une parcelle de vigne

Cépage phare des alentours, la Syrah n’a pas le droit de citer dans les vins d’Antoine. Il aime beaucoup le Grenache, il en planté dans les trois couleurs (blanc, gris, noir). On retrouve aussi des cépages emblématique de la région, du Cinsault, du Mourvèdre, de la Counoise et enfin, des cépages beaucoup plus rares, comme du Terret Bourret (noir), du Vaccarèse (qui a une histoire ici et qui fait partie de l’encépagement secondaire de quelques appellations locales) ou du Morrastel, qui pour le coup est beaucoup plus confidentiel, en tout cas en France (c’est un des cépages phares de la Rioja où les espagnols l’appellent Graciano)

Antoine devant sa jeune parcelle de Mourvèdre. On aperçoit à droite une « haie de limite » servant à s’isoler du voisin (pourtant très loin) et à gauche, une haie « de transition » vers un autre « bloc » lui appartenant

Antoine n’a pas que des cépages rouges, il a aussi planté un peu de blanc, environ 80 ares (sur les quelques 3 hectares qu’il travaille sur la ferme de famille). Là aussi, il a mélangé des cépages plutôt habituels avec des choses plus confidentielles. On retrouve du Grenache blanc et gris donc, du Carignan blanc, un cépage local devenu plutôt rare mais qui fait un vrai retour en force (et qui est, de mon point de vue, un cépage sudiste fantastique) et un cépage que beaucoup d’entre vous ne connaissent pas je pense, du Xarel-lo (ou Xarello). C’est un cépage qui possède une belle acidité intrinsèque (encore plus forte que le carignan blanc), assez répandu en Catalogne Sud, où il sert notamment à la création de vins effervescents

Le plantier de blanc, sur la ferme familliale

Le matériel végétal, c’est la clé – Antoine Clavel

Antoine accorde une importance capitale à la sélection de son matériel végétal. Pour ses plants, il travaille en priorité avec le pépiniériste Lilian Berrillon (son site internet) qui est reconnu par beaucoup comme le meilleur pépiniériste viticole de France. Ici les plants se réservent parfois des années à l’avance, peuvent couter jusqu’à 5 fois plus cher qu’ailleurs mais en contrepartie, sont issus des sélections massales les plus strictes effectuées parmi les plus grands domaines hexagonaux. Un végétal à la génétique irréprochable et sans concession. Autre axe fort, la densité de plantation. Antoine est, en tout cas sur les rouges, adepte des densités basses, les parcelles sont à seulement 3500 pieds/hectares (on tourne plutôt à 5500 pieds/hectare dans le coin). Tout est planté sur échalas plutot que palissé. Une pratique rare là-aussi dans la région mais qui permet de respecter l’intégrité de chaque cep dans toutes les pratiques agricoles durant toute la saison ainsi qu’à réduire l’exposition du végétal aux agressions du soleil et du vent

Un autre plantier d’Antoine, le Mas sert de toile de fond

Le dernier axe fort de la viticulture d’Antoine, ce sont les engrais verts. D’ailleurs, il fait, sur ce sujet précis, partie du groupe de travail mis en place par l’appellation locale (que je ne vous citerai pas pour éviter toute confusion car, je vous le rappelle, Antoine ne produit pas de vins d’AOC, seulement des Vins de France). Les engrais verts sont semés à l’Automne pour ensuite être détruit au Printemps suivant, juste avant la floraison de la vigne qui est la période où cette dernière a le plus besoin de nutriments (et où la concurrence est donc la plus forte). À ce propos, Antoine ne se contente pas de « coucher » son couvert végétal (avec un appareil du type Rolofoca ® par exemple); ses couverts sont trop denses (parfois plus d’un mètre de haut), ils finiraient par se « relever » en quelques jours. Les couverts sont passés au gyrobroyeur et sont ensuite, un rang sur deux, enfouis afin de permettre leur dégradation rapide et donc leur intégration dans le sol (ce qui les rend disponibles pour la plante). L’autre rang lui, est gyrobroyé mais pas enfoui. Cela crée une sorte de « tapis » qui va venir proteger le sol comme un « paillage » naturel, en premier lieu du soleil (le gain en température peut être énorme, supérieur à 10°C) et aussi du tassement. Antoine utilise ce rang non enfoui durant toute la saison pour le passage du tracteur (et l’année suivante, il alterne).

Un couvert végétal très dense
Le  « même » couvert une fois détruit. Des réserves et un « tapis » protecteur pour la saison chaude qui arrive (et le passage du tracteur). Le rang d’à côté a été détruit et enfoui, lui

De la vigne au vin

Vous le savez si vous êtes un habitué, l’essentiel du vin se fait à la vigne alors en général cette partie est beaucoup moins dense que la partie sur les vignes. Antoine ne fera pas exception. Tous les vins, y compris ceux des terroirs de Port-Vendres, sont vinifiés dans le chai de la ferme familiale d’Assas. Antoine aime vinifier en cuve béton. Certains cépages sont vinifiés en vendanges entières, au moins partiellement (le Grenache, le Cinsault) mais tout le reste est généralement égrappé. Il n’y a rien d’extravagant ni de particulièrement notoire dans le processus classique de vinification, que ce soit sur les extractions ou les durées de cuvaison. Antoine ne recherche ni les grosses matières, ni la densité, ni les structures tanniques imposantes. Finesse et profondeur sont les deux piliers dans sa démarche à la cave

Antoine vinifie pratiquement exclusivement en cuve béton

Des vins fins, mais pas du glou-glou – Antoine Clavel

« Je cherche à faire des vins fins ». Une phrase qui revient beaucoup dans la bouche d’Antoine. D’où les sols profonds d’Assas qui permet selon lui d’apporter une qualité de tanin et un vrai confort de bouche…Pour autant, il ne veut pas tout sacrifier à cette finesse. Il ne passe pas son année dans la vigne, à faire un travail de dingue sur le matériel végétal, les engrais verts, la construction d’une biodiversité, la maitrise des rendements, à faire de la pioche dans les coteaux catalans, pour faire « juste des canons ». La digestibilité et l’éclat de fruit, c’est important mais ça ne suffit pas. Sinon, « je prends n’importe quel raisin, peu importe d’où il vient et je fais une carbo ». L’équilibre des cuvées est aussi réfléchi dès la vigne. Garnacha assemble par exemple 5 cépages, complémentaires mais qui ont été plantés dans la même parcelle et qui sont ramassés tous en même temps. Son élevage se poursuit en cuve. Calleils, le vin des terroirs de Port-Vendres, est lui élevé plus longuement, un peu plus d’une année, dans un grand foudre (le seul contenant bois qu’Antoine utilise). Le soufre est accessoire, les teneurs sont inférieures à 30mg/L de total mais une petite pincée est utilisée avant la mise en bouteille. La netteté est primordiale.

Antoine nous sert un verre d’un vin en élevage. Le Foudre de la cuvée Calleils est au premier plan